Il y a ce piano sous mes doigts, et je ne peux rien en tirer. Je tremble comme une possédée, de tout ce mal qui est en moi, et que je n'arrvei pas à exprimer. Quelque chose me manque, je ne sais pas quoi. Je plaque un accord en mineur. C'est beau. Les notes s'envolent sous mes doigts, le jour hésite, je ne veux pas dormir. La nuit est bleue foncée, presque noir et dans le vernis du piano, j'ai une putain de sale gueule. L'air hagard. Dehors, le jour hésite. A cette heure-ci, on ne peut plus se cacher grand chose. Les consciences en paix reposent, et moi, je larmoie sur mon sort par touches hostiles interposées. Un air de Chopin, un Nocturne que j'aime, parce qu'il m'évoque une marche funèbre. Dans le vernis noir, je vois aussi mon salon inanimé, les fauteuils vides, mon dos décliné à l'infini de miroir en miroir et j'ai envie de dégueuler. Je vois tout ce que j'ai raté. L'aube. Des visages. Pas grand chose, en fait. La musique est lumineuse, indicible, et moi, je suis sombre et défoncée, et je jouerai jusqu'à m'effondrer. L'infini flotte dans l'air, je tends la main pour le saisir, la musique se tait, il s'évanouit. Je ne veux pas que la musique se taise. Elle diffuse la clarté du paradis perdu, le bleu des souvenirs, et je ferme les yeux, et je divague, et je me balance au rythme lent de tout ce que j'ai gâché. Je me demande où sont ceux que j'ai aimée et je regarde le sol. Je me demande, quand tout cela va cesser, et les années qui me restent sans doute - sans doute parce qu'on ne sait jamais - moins nombreuses que les touches de ce piano. Et je pourrai presque m'en réjouir.